Leçon de ténèbres

On entre dans Fonds noirs (Xavier Boissel, 10/18, octobre 2024) et l’on en ressort la gorge serrée – c’est en tout cas l’expérience que je viens de vivre. J’achève ainsi la trilogie commencée en 2017 avec Avant l’aube et Sommeil de cendres (2022), dont l’empan historique va de la période gaullienne, passe par Pompidou et Giscard d’Estaing, et s’achève avec Mitterrand. Il faut ajouter Autopsie des ombres (2013) et Rivières de la nuit (2014) pour prendre l’exacte mesure du noir et de ses déclinaisons : aube, cendres, ombres, nuit. Le pluriel commun à tous ces titres souligne la répétition, la boucle, l’ubiquité. Noirceur plurielle, du temps, de l’espace et de certaines âmes.

Une discrète allusion au Ferragus de Balzac, quand l’un des protagonistes de Fonds noirs, Éric, va « traîner sa tristesse nerveuse sur l’île Saint-Louis », suggère l’une des ambitions de Xavier Boissel : à l’instar de Balzac – je pense au titre L’envers de l’histoire contemporaine dans les Scènes de la vie parisienne – Boissel scrute une certaine histoire politique et criminelle, ouvrant un théâtre des opérations aux dimensions qui excèdent l’Hexagone. Les lamelles temporelles (décembre 1985, janvier 1986, février-mars 1986, avril 1986) rythment la narration et vont révéler l’envers de la fable officielle.

Avancée implacable de l’histoire fictionnelle nourrie de l’Histoire militaro-politique bien réelle. Le romancier, je le sens bien, sourit de façon sarcastique quand il intitule son roman Fonds noirs : il ouvre une boîte à plusieurs fonds. Les fonds monétaires, ceux du financement illégal d’armes pour l’Iran, quand l’allié de la France est l’Irak, et du financement occulte du PS. Noirceur atroce de cette guerre entre Iran et Irak – le prologue du roman est percutant. Victimes innocentes, suicide douteux sur lequel enquête le commissaire Wouters, vieux cheval de retour du Nord de la France. Noirceur des paysages urbains, au diapason des psychés.

Celle du tueur nommé Craven, qui rappelle Wes Craven, réalisateur des Griffes de la nuit ou de La colline a des yeux, films horrifiques dans la cruauté abyssale des prédateurs pour leurs proies. Le chat noir des cigarettes Craven A, pourquoi pas. Noirceur du plumage du corbeau, Raven en anglais, à la lettre C près. Mais aussi Craven l’exécuteur « bon qu’à ça », américain et fumeur de Lucky Strike – 1re guerre mondiale, Vietnam et Corée sont, là aussi, la toile de fond. On se souviendra sans doute que Samuel Beckett, à la question posée «  Pourquoi écrivez-vous ? », a répondu : « Bon qu’à ça ». Craven me semble l’un des personnages les plus sombres de Xavier Boissel, qui écrit :

« Bon qu’à ça. Un jour peut-être renouerait-il avec les mots. Un jour peut-être ceux-ci coïncideraient-ils avec les contours du monde ».

Tuer de ne pouvoir parler, parce qu’écrasé par les horreurs de la guerre, englouti par le silence et l’impuissance à donner une forme à la réalité. Dans une troublante analogie, Craven a le contour d’un personnage beckettien, partageant avec l’auteur irlandais le silence, différant de l’arme, l’écriture pour celui-ci, le meurtre commandité pour celui-là – et derrière Craven, le romancier. La porosité de la frontière entre fiction et réalité se résumant à trois syllabes qui claquent comme des balles : « bon qu’à ça ».

Révéler l’envers de l’histoire contemporaine a un prix : être débordé par la noirceur. Plus on révèle, plus on tombe (« J’aime tous les hommes qui plongent », citation de Melville en exergue d’Autopsie des ombres). Le romancier entraîne ainsi son lecteur dans les cercles de l’Enfer. Pointe supplémentaire, l’indifférence du monde.

« Il avait traversé les hameaux endormis, avec leurs maisons de pierre sèche ; des ombres avaient glissé dans les ruelles vides, des chats indolents se prélassaient dans les jardins déserts ».

C’est ce que voit Craven, descendant vers le sud en mission commanditée. Rythmes pairs, alexandrins, légers décrochages de vers impairs : l’harmonie de l’inertie minérale, intouchée par le boitement d’une course meurtrière, où l’on attend presque le sourire carrollien d’un chat.

Il y a plus encore que tout cela, qui suffirait déjà au lecteur de roman noir. Il y a plus vertigineux : la  hantise qui me happe, prononcée à la première personne par le commissaire Wouters au seuil du 1er chapitre :

« Il faudrait pouvoir oublier ses morts. La phrase résonnait dans ma tête, en boucle, tandis que je récupérais ma bagnole sur le parking. »

Wouters évoque la mort d’Éperlan, officier de la PJ mort à 53 ans, écho fictionnel à la mort de Dominique Bernard, dont Xavier Boissel honore la mémoire : «  Dominique Bernard, assassiné le 13 octobre 2023, parce que professeur et homme de lettres, en souvenir de nos années lilloises. » Bien sûr, on n’oublie pas ses morts, moins encore lorsque réalité et fiction se fondent à ce point.

Cet ostinato, je le relie à une allusion du romancier à Mark Fisher et à ses Spectres de [s]a vie.  Fonds noirs est aussi le roman de la France des années 80, de la « lente annulation du futur », d’une scène musicale féconde – on lira ce roman en écoutant Taxi Girl, Minimal Compact, Joy Division, Jesus and Mary Chain, ou Death In June et son Nada !, clin d’œil à Jean-Patrick Manchette.

Noires madeleines.

La beauté de Fonds noirs tient à ceci : roman des illusions perdues, de la répétition du mal, encore et encore, contre lequel luttent quelques lucioles éprises de vérité et de justice. Évocation de ce qui n’est plus et de ce qui n’est pas encore arrivé, mais dont on connait déjà l’advenue – il n’est pas indifférent, alors, de commencer par Avant l’aube puis Sommeil de cendres pour le comprendre. Comme une dialectique du pire, sans relève, avec pour dépassement la répétition du même – c’est peut-être ce que les trois romans suggèrent.

La gorge serrée, donc, j’ai refermé ce livre, habité par un ostinato qui se confond avec les voix de Marc Seberg et de Ian Curtis. Avec celles des spectres aimés. La lumière noire détoure, au chemin sauvage et tortueux que le lecteur-Dante aborde, les lucioles : elles en brillent plus fortement.

Leçon de ténèbres de Fonds noirs : la littérature, c’est la vie-même.

source image fond noir https://fr.freepik.com/


En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.