NOTE DE LECTURE

Entre est le pays nomme l’espace littéraire du recueil d’Emmanuelle Malhappe. Je saisis, dès le seuil, ce terme de pays, naissant du flux poétique, annoncé par l’exergue de Rilke (« L’art, c’est ne pas savoir que le monde existe déjà, et en faire un »), et découvre un nouvel habitable, inachevé puisqu’en devenir, aux limites imprécises : celles, fluctuantes, que dessine la vie intérieure.
Entre : une appréhension personnelle du rapport au monde et à l’écriture. La typographie, au seuil du livre, des vers du poème « de la chair du langage », sont en caractères romains. Ce poème précède un dialogue en italique. La casse droite de ce qui est érigé, la casse penchée qui évoque la cursive, la main qui écrit, la racine italienne. Le dialogue, au rythme intime des pensées, porte sur une interrogation essentielle : comment saisir le réel, en vivant, en écrivant ? Entre le premier poème et le dialogue, le pli visuel et physique de la page tournée ; l’on passe d’une voix à deux autres (ou, ce qui revient au même, à une voix dédoublée dans le for intérieur), celle(s) du dialogue laconique pour dire l’entre-deux d’une voix qui sait sans savoir : « Oui. Pas savoir. C’est ça », face à la voix naïve de cette part en nous qui se cogne et qui relance : « Je ne comprends rien à ce que tu racontes ». Le savoir sans savoir : c’est la nescience du mystique. Jean de la Croix commence ainsi ses « Couplets faits sur une extase de très haute contemplation » :
Entréme donde no supe /y quédeme no sabiendo / toda ciencia trascendiendo
(« Je suis entré où ne savais / et je suis resté ne sachant / toute science dépassant », trad. Jacques Ancet).
La préposition « entre » est invitation à poser le pied dans cette nouvelle contrée. A refaire corps, à la lettre.
Rythmique des trois parties d’Entre est le pays : « Avancer nu », « Mettre les voiles », « Au bord ». Les trois étapes d’un cheminement. La nudité de qui avance sans fard, de qui s’en va, quitte et dans le même mouvement cache, laisse reposer le regard (comme une érotique de la vie, qui consiste à vêtir de mots le vertige du réel), dévoile, et touche, momentanément, à un bord (de ce que je conçois comme l’insondable attirant).
J’aime que la dernière scansion du recueil soit « au bord », dont l’auteure entreprend la déclinaison. Et moi, lecteur, j’avance maintenant au bord du distique littoral : « se tenir au bord / sans aucun savoir ». Ensuite, quoi ?
Rare est la ponctuation. Elle est d’autant plus forte lorsqu’elle apparaît :
« au bord ?
de la langue
au seuil d’aucune porte
dans le vertige d’un trop savant agencement
quand on reconnaît tant les lettres qu’on ne les reconnaît plus ? ».
Question suspendue à ce crochet interrogatif, dans la liberté laissée d’y répondre ou non, de poser sa respiration là où on le veut, aidé, justement, par les manifestations visibles de l’entre : les blancs des espaces, l’absence de majuscules, le souffle libéré dans les décalages typographiques.
« explosion
oreilles bourdonnent corps s’affaisse
plus rien ni même dedans dehors
errance
plus éventrée que nue
avec le rire des hyènes comme ignoble linceul » (« explosion », p. 41).
Entre est le pays est beau, âpre et cru, de la cruauté de l’incarnation, des blessures qu’on reçoit ou qu’on s’inflige, de qui, soudain expulsé du dedans et du dehors, va intextuer ces expériences : « Ce soir, c’est décidé, tu fais la peau aux mots. » (p. 35). C’est l’un des enjeux du recueil : s’il n’y a plus de lieu pour soi, où aller, où se tenir, sinon dans l’entre – à la fois l’interstice et l’espace intermédiaire habitable, fallût-il en passer par le meurtre des mots ? Le meurtre est symbolique, il s’agit de les déplacer, ces mots, au prix de la mise en péril qui consiste à écrire, dans cette contrée qu’Emmanuelle Malhappe appelle entre – et je garderai la majuscule qui accorde en propre la qualité éminente du fait poétique : Entre. Ainsi, la majuscule n’est plus le signe de la convention typographique, mais celle du toponyme ; non plus la préposition, mais le nom propre. Écrire poétiquement, n’est-ce pas autre chose que de resignifier ce que jusqu’alors les limites enserraient ?
Ce qui vit dans l’Entre, c’est l’écriture de la voix, du souffle, du corps. Rien de cérébral, non, mais une saisie fine des séismes intérieurs, de ce que les émotions suscitent, de ce par quoi l’on passe, quand les autres – leurs mots, leur amour, leur absence – traversent la chair. Dans l’Entre, les sensations retrouvées, les synesthésies, la possible vie malgré tout. Emmanuelle Malhappe capte les crêtes, les pentes intimes : c’est le beau coût de sa poésie ; j’y trouve une justesse que le risque de l’avancer nu permet.
Cette notion d’ « entre », l’auteure en avait dessiné les contours dans un précédent recueil, Éclats de femme (silence du féminin). Étroitement associé à une approche du féminin, l’entre vaut pour l’intact (ce qui n’est pas encore touché par la nomination), pour la virtualité, les espaces silencieuses entre les mots de la page, pour ce qui les met en relation. « La vie est dans les voiles. Dans l’entre qui n’est pas mi-chemin mais rencontre indicible. », p. 21. Voilà : la « rencontre indicible », qu’Entre est le pays dévoile un peu plus, est celle de l’auteure avec ses mots, avec ses lecteurs ; rencontre de soi avec soi dans la lecture, « les mains le nez dans les humeurs / dans l’humus de toute langue » (Entre, p.75).

Dans Éclats de femme (silence du féminin), qui propose aussi des photographies de l’auteure, je retiens, comme une harmonique d’Entre est le pays, celle d’un intérieur domestique. Sur fond noir apparaissent les contours d’une bibliothèque, un bouquet, un probable miroir. C’est une tache lumineuse, une trouée, une saturation de blanc. Ce que réfléchit le miroir est indiscernable : l’origine du reflet restera inconnue. Je vous laisse y rêver.

Pour clore cette note, un extrait d’ « Au bord » :
« c’est la beauté des loges et des coulisses
le juste avant le juste après
l’accent sur le dérobé
avant l’habit après la lumière »
***
Entre est le pays, Emmanuelle Malhappe, Collection Levée d’ancre, L’Harmattan. Préface de Michel Cassir, postface de Metin Cengiz.
90 pages, 135×215, ISBN978-2-336-52746-8, 13 €, parution le 14/04/2025
***
Éclats de femme (silence du féminin), Emmanuelle Malhappe, Collection Idées, Moresa
46 pages, 120×210, ISBN 978-2-492283-91-8, 14 €, parution le 07/03/2025
Laisser un commentaire