EPISODE 3/8 | avouer, c’est désavouer

C’est au coeur du silence qui « semblait être descendu sur le monde entier » que la parole commençante veut émerger (« Il y avait entre eux quelque chose qu’il fallait exprimer. ») Seuls quelques mots sont échangés, arrachés, semble-t-il, à l’impensé, qui telle une vague revient battre en brèche la parole nouvelle : « Il n’avait pas l’impression de parler, ni elle d’écouter ». Rachel et Terence paraissent se déserter l’un l’autre, dans la marche silencieuse et pressée de corps intranquilles – sans doute parce que le lieu d’où ils parlent et le lieu où ils parlent sont proprement inhabitables. Lieux d’une parole vouée au silence, à l’inarticulé. Terence a beau dire « Nous nous aimons », et Rachel répéter ces mêmes mots, comme si seule la répétition de ce constat était possible, ce qui suit, c’est encore le silence, « rompu par leurs voix réunies en d’étranges accents inaccoutumés qui ne formaient pas de paroles. » Ils forment à deux la communauté humaine isolée en pleine nature, où les mots ne portent pas, sont portés par des corps qui s’étreignent et tombent au sol, sans le support du symbolique. Le « nous » de « nous nous aimons » est celui d’une communauté désavouée : l’aveu d’amour ne la mène à rien d’autre que la pâleur des visages dont le sang a reflué, et, encore, au silence. Désaveu que Rachel intuitionne : « Après une pause, elle murmura : ‘terrible…terrible’, mais en disant ces mots, elle ne pensait pas plus à ce qu’elle ressentait qu’au bruit tourbillonnant de l’eau qui persistait dans le lointain, qui se prolongeait, absurde et cruel. Elle vit des larmes couler sur le visage de Terence. » Loin de la joie d’un amour partagé, les larmes et la lividité. L’adjectif « terrible », répété, est inattendu et violent. Il ne recouvre ni les pensées de Rachel, ni le monde extérieur : il flotte, en déshérence, sur son propre écho, évoquant peut-être ce qu’inspire l’amour impossible à dire, ou l’impossibilité de l’amour même.

A suivre : épisode 4, Ceci n’est pas de l’amour


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