Intuition : la ligne unique – vrai/faux, pire/mieux, toujours/jamais, et l’ultime erreur, le diabolus in musica [mon exemple musical : les toutes premières notes de la chanson Purple Haze de Jimi Hendrix, prenez le temps, écoutez quelques secondes] : le tout ou rien – relèverait de l’excès et du manque.

Excès de quoi ? de qui ? Le toutou Rien, le chien-chien à son mais, maître. Manque de quoi ?
Qu’est-ce que que ça veut dire ? Qu’y aurait-il d’excessif ou de manquant à poser deux points fixes (tout, rien) et à tirer une ligne de l’un à l’autre ? Mon piètre calembour le dit assez : le risque est de s’assujettir à ces deux pôles, devenir le chien de l’un ou de l’autre, d’être subjugué alternativement ou en même temps, pour devenir un reste (ce qui reste de celui qui s’assujettit, condamné à ne jouir que des restes laissés par le maître, avant de reprendre l’ascendant sur lui). Et ainsi, de rater, justement, le reste de ce que tout et rien excluent, à savoir : ni tout, ni rien, mais un tiers qui ne serait pas exclu. La troisième voie. La route des Indes.
L’excès et le manque seraient une voie d’accès au réel.
Clément Rosset vient à ma rescousse. Son analyse brillante du roman Au dessous du volcan de Malcolm Lowry, dans les premières pages de son Réel – Traité de l’idiotie, conforte mon hypothèse concernant l’excès. Le personnage du Consul, dans le roman de Lowry, est « un ivrogne extraordinaire, écrit Rosset, un voyant qui se sait plongé “ dans un état d’ébriété exceptionnel ” ; Lowry écrit d’Yvonne et du Consul qu’ils se déplacent « as somehow, anyhow, they moved on » : ils marchaient de toute façon d’une certaine façon, d’une manière « nécessairement quelconque » : Rosset appelle « insignifiance du réel, cette propriété inhérente à toute réalité d’être toujours indistinctement fortuite et déterminée, d’être toujours à la fois anyhow et somehow : d’une certaine façon, de toute façon. » Le Consul toujours ivre « est au bord d’une grande révélation d’ordre ontologique : de cette vérité que la faculté d’exister n’importe où ne dispense pas de la nécessité d’exister, chaque fois, quelque part. »
Être amoureux de quelqu’un au pied du volcan mexicain (il s’agit du Popocatépetl) revient au même qu’être amoureux d’une autre personne au pied d’une autre montagne, dans une autre ville – « n’importe où » – et par là-même vous fait exister là, précisément où vous êtes – et ce lieu, les circonstances, auront bien sûr leur importance dans votre mythologie amoureuse – mais n’en restent pas moins énigmatiques. Parce que, avance Rosset, si toute réalité est nécessairement quelconque, « c’est la réalité même qui est l’énigme par excellence, c’est-à-dire tout le contraire du quelconque ».
L’excès d’alcool, chez le Consul, lui permet d’accéder à ce que l’homme sobre ne perçoit pas : le réel. « L’ivrogne est, quant à lui, hébété par la présence sous ses yeux d’une chose singulière et unique qu’il montre de l’index tout en prenant l’entourage à témoin, et bientôt à partie si celui-ci se rebiffe : regardez là, il y a une fleur, c’est une fleur, mais puisque je vous dis que c’est une fleur…Une chose toute simple, c’est-à-dire saisie comme singularité stupéfiante, comme émergence insolite dans le champ de l’existence ». Voilà ce qu’est l’idiotie : elle désigne les êtres et les choses qui « n’existent qu’en elles-mêmes (…) incapables d’apparaître autrement que là où elles sont et telles qu’elles ont : incapables donc, et en premier lieu, de se refléter, d’apparaître dans le double du miroir ». Ainsi, l’ivresse du Consul est idiote. Il accède au réel.
Rosset évoque ainsi le désarroi amoureux comme une autre voie d’accès au réel. « Telle, par exemple, la perception de l’homme plongé dans un subit et violent désarroi amoureux : lorsqu’à la suite d’un abandon de la part de l’autre ou d’une fuite de sa propre part il se retrouve dans un monde devenu soudain froid et inconnu, incapable d’en réceptionner le moindre message, tout comme s’il avait subi l’opération ubuesque du “décervelage”. Le corps continue à vivre dans le monde, mais c’est à la manière de la grenouille qui, décervelée par les soins du professeur de sciences naturelles, continue à gambader quelque temps sur le bureau du maître : plus rien du monde ne s’inscrit dans le cerveau qui fonctionne à vide, qui est creux, absent d’un monde dont rien désormais ne parvient à l’impressionner. » Je gage que l’on peut lire « femme » à la place d’ « homme ».
Rosset poursuit : « Ce n’est pas exactement de la solitude ; c’est plutôt une sorte d’avènement du rien, consécutif à un vaste coup d’éponge qui a balayé toute la représentation qu’on se faisait du réel. Ce n’est pas qu’on soit seul au monde, c’est plutôt qu’il n’y a plus de monde. » L’avènement du rien – cette infime petite chose, « res », à partir de laquelle chacun tentera de rebâtir son petit monde. Après l’excès, le rien – l’absence de monde. Ou plutôt le manque d’un monde, celui que l’on s’était représenté, comme un mirage, un espace-temps hanté par l’autre, tout en l’excluant, puisqu’il ne s’agit pas de l’autre réel, tangible, mais de son fantôme en nous – fantasma en espagnol.
Qu’un monde hanté d’un fantôme ne soit plus que rien, c’est ahurissant. Pas moins ahurissant que la profération d’un je t’aime, analogue du « je m’aime à travers toi ». La « hure » de l’ahurissement, c’est la tête ébouriffée d’une personne à se rendre compte de cette médiation de l’autre, ce qui n’enlève rien à la douleur de se retrouver « dans un monde froid », puisque par erreur, nous avons doté l’autre du pouvoir de nous réchauffer – et que ce je t’aime ne soit prononcé que par un seul des deux est glaçant. Le soleil suffira bien, au risque si humain du désoleil.
Comme si l’excès se renversait en manque, ces deux charges, positive et négative, toutes présentes dans le nom de l’autre (son prénom, son nom : son signifiant pour qui aime) que les hasards de la vie nous refont entendre, relire, ces deux charges ne cessant d’échanger leur place dans un épuisant circuit émotionnel. Sans doute est-on alors idiot, à sentir ainsi la rugosité d’un nom que ne cesse de frotter sans jamais épuiser ses sens, ceux que, dans l’ivresse amoureuse, on lui a accordés. L’autre aimé, c’est la fleur de l’ivrogne dont parle Rosset. L’absence de son reflet, c’est la profération unilatérale de mots d’amour, qui retombent pour retourner au catalogue, « le discours qui va vers le bas ». Glissement de l’analogue au catalogue des lettres mortes ; ce glissement vertical signe qu’en un sens on est orphelin de l’autre, orphelin de sens. L’idiotie du réel est à délover de l’autre, où se niche le love anglais.
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