Fantasmes géométriques (5/7)

 
Je reviens une dernière fois à W ou le souvenir d’enfance, éclairé rétrospectivement, je pense, par La Machine. Dans W, Perec évoque donc le souvenir du X, qu’il continue de développer ainsi : « point de départ enfin d’une géométrie fantasmatique dont le V dédoublé constitue la figure de base et dont les enchevêtrements multiples tracent les symboles majeurs de l’histoire de mon enfance : deux V accolés par leur pointe dessinent un X ; en prolongeant les branches du X par des segments égaux et perpendiculaires, on obtient une croix gammée […] elle-même facilement décomposable par une rotation de 90° d’un des segments en S sur son coude inférieur en sigle SS ; la superposition de deux V tête-bêche aboutit à une figure [..] dont il suffit de réunir horizontalement les branches pour obtenir une étoile juive […]. C’est dans la même perspective que je me rappelle avoir été frappé par le fait que Charlie Chaplin, dans Le Dictateur, a remplacé la croix gammée par une figure identique (au point de vue de ses segments) affectant la forme de deux X entrecroisés […] »

J’extrais du texte de Perec ces figures fantasmatiques :

L’imaginaire perecquien prête au X une faculté protéiforme, à la fois symboles du nazisme et de la judéité.

Le X, tel le cavalier au jeu d’échecs, glisse. Le même signe autoréférentiel (X, « ce substantif unique dans la langue à n’avoir qu’une lettre unique, unique aussi en ceci qu’il est le seul à avoir la forme de ce qu’il désigne ») est aussi hétéroréférentiel, soit, pour le dire une dernière fois : la rayure, l’ablation, la multiplication, la mise en ordre, la croix gammée, la croix gammée parodique, l’étoile de David, l’abréviation allemande SS pour « Schutzstaffel » (« escadron de protection » aux ordres de Heinrich Himmler), la pièce de puzzle en forme de X, l’inconnu mathématique, l’axe des abscisses (une position, un repère), la numérotation romaine des chapitres…

Me suis-je éloigné de la Machine ? Point. Le glissement du X, souvenez-vous, transforme « paix » dans le poème de Goethe en « xpia » (proche de « expia » ?), « paxi », « épaix » et « parix » (« Paris » ?). X signe d’une opération poétique sur le matériau linguistique, dont le sens de « paix » renvoie évidemment à son antonyme « guerre », celle qui a privé le jeune Perec de ses deux parents.

X est aussi la marque de ce vide, sans cesse réinscrite sur le papier. « J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. » (La Vie mode d’emploi, fin du chapitre VIII).

Je suis sensible, dans ces phrases, à la présence du « un », du « corps », de la « marque », et je me souviens que Perec a fait trois psychanalyses (avec Dolto, de M’Uzan et Pontalis), la mort empêchera la quatrième, qu’il voulait commencer. Le X comme un (autre) trait unaire en filigrane de « Perec ». Je reprendrais volontiers ici Clément Rosset qui, dans Le réel, Traité de l’idiotie, pointe le « double caractère, solitaire et inconnaissable, et de toute chose au monde : le mot idiotie. Idiôtès, idiot, signifie simple, particulier, unique ». Le X de Perec serait idiot : sans le reflet d’un signifié unique ; resignifié par chaque oeuvre ; protéiforme comme la non-forme du désir ; en butte à l’absolu non-sens de la disparition des parents ; répété dans l’écriture, sans pour autant vouloir dire autre chose que l’affirmation d’un constat : ils ont disparu, je vis, j’écris.


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