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NOTE DE LECTURE

ISIS EN RÉSISTANCE | CHRISTINE MAILLARD | Éditions UBIK ART

Imaginez une fiction portée par une conscience orbitale, transhistorique, adoptant une focale déterrestrée : celle, cosmogonique, de l’ancien mythe égyptien d’Heliopolis, pour porter sur l’humanité actuelle un regard critique et pourtant optimiste : c’est le roman de Christine Maillard, Isis en résistance.

« Le corps de Nout conservait la position de courbure
qui protégeait Geb et la vie surgissant de ses
entrailles. Les bras céruléens de Nout constituaient
l’horizon inaccessible où Geb était désormais
condamné à l’apercevoir sans pouvoir la frôler, à
l’attendre éternellement. Les pieds de Nout
touchaient ceux de Geb, mais leur contact, si
précieux soit-il, ne pouvait remplacer la douceur
des caresses des doigts de Nout sur le corps de Geb
ni de ceux de Geb sur le corps de Nout. »

Selon l’ancien mythe, l’harmonie cosmique instituée par Nout et Geb est mise à mal par Seth, l’un de leurs enfants, et frère d’Isis et d’Osiris. Seth est l’autre nom de la destruction et du chaos. Il tue et démembre Osiris, obligeant sa sœur et épouse Isis à se lancer dans la quête du remembrement, d’un retour à l’unité harmonique. Ce mythe du XXIVe siècle avant notre ère est réactualisé dans Isis en résistance, où la romancière garde les personnages de Geb, Nout, de leurs enfants Isis, Osiris, à l’origine de l’humanité, et Seth, qui règne sur les morts.

Autre invariant mythologique que l’auteure a respecté, le corps morcelé d’Osiris, à l’origine de la quête d’Isis. Ce roman a pour sous-titre « Le Livre des vivants » : il s’inscrit fictionnellement dans la suite du Livre des morts des Anciens Egyptiens, livre traduit aussi par « Sortir au jour » – cette sortie laissant l’oeuvre ouverte sur l’actualité brûlante.

« Livre des vivants » qui s’adresse aux lecteurs du XXIe siècle : si l’empan historique est énorme, le roman rappelle que rien n’a fondamentalement changé sous le soleil, qu’on le nomme Rê ou non. Cinq mille ans qui ne permettent pas de croire en un progrès de l’Histoire, mais plutôt au constant travail du mal sous toutes ses formes : colonialisme, totalitarismes, ségrégations, néolibéralisme, assujettissement de l’humain à la technique, etc.

Le temps, donc, ne semble pas avoir passé. Isis, Osiris et Seth, Anubis, sont parmi nous. Les parties du corps d’Osiris (estomac, bras, cerveau, coeur, pénis) sont aujourd’hui celles, humaines, des protagonistes du roman : Eli, Jeanne, Nuan, Tommy. Isis, déesse magicienne, est cette hyperconscience qui, à la manière des deux anges de Wim Wenders dans Les ailes du désir (je préfère le titre original Der Himmel über Berlin, Le ciel au-dessus de Berlin), frôle les humains, se métamorphose en milan, goûte les joies et les douleurs de l’incarnation humaine, au long de sa quête pour retrouver les hommes et femmes qui portent l’un des organes d’Osiris. Isi devra faire en sorte que ces humains, éparpillés aux quatre coins du monde, puissent être réunis. La dédicace du roman, « Aux cieux des humains », pourrait être celle qu’adresse Isis aux habitants de la planète, faisant de l’auteure Christine Maillard une dédicataire parmi d’autres : à l’origine du roman, Isis elle-même.

« Depuis quelque temps, Isis se sentait plus sereine et
sa puissance divine se fortifiait. Elle s’était
dédoublée. Elle était en Jeanne, mais son corps était
en Chine. Elle songea à la période de sa naissance,
lorsque sa mère, Nout, séparée de Geb, recouvrait,
par ses multiples constellations, toute la surface du
corps de son amant. De même, Isis enveloppait, de
ses ailes de milan, Nuan et Jeanne, à qui elle
apportait sa protection maternelle, comme elle
l’avait fait pour Horus enfant. »

L’auteure délègue à ses personnages la faculté de produire « un livre universel », « une lecture globale du monde ». L’originalité du roman tient à la façon dont le mythe antique est revivifié pour servir une radiographie du monde actuel.

Double position de surplomb : celle, temporelle, conférée par la reprise du mythe cosmogonique, et celle, littéraire, accordée par l’adoption du personnage d’Isis comme un point de vue omniscient. Il fallait ce double recul pour mettre à distance l’époque actuelle, et donner au roman une dimension  politique, en incarnant la lutte contre le mal dans une résistance concertée, de chaque instant, en tous lieux. Aussi, rien d’abstrait ou de théorique dans Isis en résistance.

« Quand je vois deux touristes
européens, je ne peux pas ne pas voir en eux le
modèle de domination qu’ils transportent chez
nous, malgré eux. Et je suis conscient que nous ne
pourrions vivre sans ce modèle. Je réfléchis à la
sortie de cette impasse, de ce piège dans lequel nous
nous trouvons tous. Tous les peuples de la terre,
nous sommes unis par notre impuissance collective
face à ce monstre qui conduit à notre extinction.
— Le capitalisme est déjà mort, Eli. Il agonise, les
puissants le savent, mais on sait bien qu’ils que de
préféreront détruire le monde plutôt renoncer à leur
fric et à leur pouvoir. .— La Terre n’en peut plus, soupira Eli. »

Isis agit, se manifeste, se métamorphose, disparaît, traverse les pensées et les coeurs des humains en lutte, partout où ils résistent à hauteur d’homme – et de femme. L’un des personnages, la jeune chinoise Nuan, veut honorer la mémoire de la poétesse chinoise Lin Zhao, exécutée en 1968 pour avoir dénoncé la dérive autoritaire de Mao Zedong.

La métaphore du corps morcelé, des disjecta membra, opère à plusieurs niveaux dans le texte, et en permet autant de lectures.

« Tommy poussa un cri qui le surprit lui-même. Il eut
un sentiment d’étrange proximité. La brûlure était
présente, mais il ne la craignait plus. Il se leva. Cette
douleur ne lui était pas étrangère. Il l’avait déjà
ressentie, il y a longtemps, mais ne se souvenait
plus de l’événement. »

C’est un dispositif littéraire, qui permet à chaque protagoniste porteur d’un organe d’Osiris  d’incarner une quête personnelle, d’un aspect de la lutte, au nom d’une vision humaniste et unificatrice, au-delà du  repli individualiste, du morcellement du corps social.

La structure du texte, par ailleurs, fait allusion, dans sa division en parties et chapitres – voyez la fin du roman – aux disjecta membra, dont le sens original est d’ailleurs celui de fragments de textes. Ici, la forme mime le propos.

« Organes » est polysémique : organes du corps mythique, du corps social, du corps humain, du corpus symbolique que constitue le patrimoine intellectuel – on retrouve, dans le roman, des allusions aux œuvres de Pic de la Mirandole, de Spinoza, d’Adam Smith. Isis défend la nuance contre la pensée radicale, la liberté d’opinion contre la pensée unique, la démocratie contre les totalitarismes, le choix de son identité contre sa réduction à une norme sociale (le personnage d’Eli, hermaphodite, interroge cette norme – « Eli » serait l’anagramme d’« iel », néologisme qui dit la fluidité).

Isis en résistance tient du manifeste, de la radiographie socio-politique et économique, du récit mythologique, empreint d’une grande sensibilité à la beauté du monde, saisie ici et maintenant.

« Les montagnes entouraient le plateau de leurs
forteresses rocheuses telles des titans éternels.
Pourtant, le paysage variait en permanence. La
lumière du soleil s’amusait avec ses multiples
nuances. De ses rayonnements diurnes émergeaient
les aspérités de la pierre devenue hostile, grise et
triste, laissant le visiteur dans un sentiment terrible
d’impuissance qui disparaissait aussitôt que ses
couleurs crépusculaires surgissaient. Elles
adoucissaient sa dureté, lissaient les lignes de crètes
semblables à la délicatesse de dessins japonais. »

J’entends aussi, comme vous, la syllabe « IS », dont vibre le nom de la déesse et du dieu, le prénom de l’auteure, et la seule conduite éthique à adopter, la « résistance ».


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Réponse

  1. Avatar de Christine Maillard

    Cher Bruno, Je reviens du Nord, de la neige et du temps sec… et je découvre ton message. Quel bonheur! Je suis très touchée par les commentaires que tu as rédigés sur mon roman. Merci de rendre intelligible ce projet qui m’a traversé pendant de nombreuses années. C’est très beau, très respectueux de ce que j’ai tenté de réaliser. Je te suis reconnaissante du temps que tu y as consacré. C’est avec plaisir que je t’offrirai le livre! Toi qui as dû le lire numériquement… J’ai encore des difficultés à m’en extraire. Le livre vit dorénavant et j’ai encore besoin d’être à ses côtés. J’ai fait également des découvertes, le « iel » d’Eli, je n’y avais pas pensé figure-toi, comme le « IS » commun à Isis et Christine…

    A très bientôt! Des bises affectueuses Christine

    Aimé par 1 personne

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