NOTE DE LECTURE
Ce Carnet de murmures laisse entendre l’à peine audible d’une parole poétique, à peine audible, puisqu’elle est née d’une attention portée au « ciel terre paysage », dont Françoise Renaud donne la mesure : « Langage accordé au silence ». Il nous faut écouter. Langage instrument de musique, dont le la est le silence ; faveur de l’écriture, qui révèle le silence. Qui murmure ici ? L’auteure, qui a quitté « le cycle du désarroi » des Cévennes, endeuillées par les catastrophes naturelles, pour l’ailleurs des terres limousines.
Ce carnet a pour moi la délicatesse japonaise de l’écriture des saisons. Douze titres rythment notre lecture, évoquant le passage du temps, un tas de bois, le chant de la hulotte, les graines précieusement gardées pour être offertes. Au fil des quatre saisons, il n’est ici question que de la recherche d’une harmonie, d’un repaysement, littéral dans le dernier texte « se perdre dans l’arbre ». L’équilibre ternaire suggéré dans « ciel terre paysage », éléments unis dans l’absence de ponctuation, disparaît dans la profondeur verticale, onirique et sensuelle, d’une fusion végétale.
Je pense à L’oreiller d’herbes de Sôseki : un peintre fuit la ville, se retire dans la montagne et observe, écoute, note.
F. Renaud utilise la prose poétique pour découvrir
« …ce qui arrive en faisant basculer les lignes à cet endroit précis de ma vie, en avisant les nuées du ciel, en découvrant éparpillées dans ces prairies les bêtes à robe froment vif, celles-là dont je caressais la tête entre les cornes quand enfant j’allais chercher le lait à la ferme voisine. Et j’ignore s’il s’agit là d’un besoin ou d’un manque, de la réactivation d’une blessure ancienne ou d’un lien inexpliqué avec ce genre de lieux demeurés en arrière des villes, des lieux saisis d’odeur qui interrogent notre extraction et les années d’après notre naissance, nous poussant vers des rives mystérieuses. Ce que je sais, c’est qu’il est nécessaire de se confronter à ce qui se loge à l’intérieur et nous avait échappé jusque-là, car c’est en nous que la fouille opère, et avec elle, l’intérêt accru de traverser notre existence au-delà du manger marcher dormir, au-delà du parler, du vivre élémentaire. »
Le mystère est approché ; les lignes le circonscrivent, le dessinent, mais ne le révèleront jamais tout à fait. Pas de connaissance, mais un savoir enraciné dans la sentience de l’enfance, ce chantier archéologique qu’on ne cessera de fouiller.
L’écriture de ces carnets est une expérience sensible du monde, autant qu’elle en signe l’apprentissage incessant : « Désormais je me garde à l’affût dans l’imperceptible étirement du jour après le solstice,
et je soupçonne que les saisons qui viendront m’apprendront à sentir ces détails qui vibrent à chaque seconde dans l’air et dans l’herbe, les scintillements de la roche métamorphique, la laitance au ciel et la brume sur l’étang, les froissements de graminées, les bruits de bois, l’élégance des aigrettes au plumage blanc comme irréelles dans leur lent déplacement vers l’eau… »
Je retrouve avec bonheur des accents gioniens dans cet embrassement de la nature, qui n’est pas le constat béat d’une grande paix, mais la sensibilité aiguë au « paysage [qui] nous atteint dans nos parties fragiles, attise le désir de respirer aussi puissamment que la cage du corps le permet. » L’écriture de F. Renaud me semble être au plus proche de cette renverse du souffle qu’évoque Paul Celan, ces instants de bascule entre l’extérieur et l’intérieur, entre l’autre et nous, symboliquement unis dans le verbe poétique.
Se détachent, au gré des douze tableaux, des vers en majuscule, tels des haïkus :
ENTRE LE MAUVE SOUTENU
DU MUSCARI
ET LE JAUNE DES ARBUSTES
AU LONG DU MURET
Ouvrez ces Carnets de murmures pour en découvrir l’encre ocre comme terre, les titres des tableaux inscrits sur fond d’écorce, de troncs élancés, de feuilles et de ciels, et jouant avec le regard : proches et lointains, au plus près de l’œil ou nous rendant à notre juste proportion d’humain, les pieds sur le sol, le nez en l’air.
L’un des titres de tableau est « un pli dans le temps » : ce pli me laisse rêveur. Le pli est marque, trace, dont naît une injonction :
IL Y A UN PLI DANS LE TEMPS
ET IL FAUT Y ENTRER
Seule l’expérience poétique, partagée entre l’auteure et ses lecteurs, permet cette entrée. Je gage que ce pli est là où le moi et l’autre se touchent, où l’œil peut aussi écouter, sentir et toucher, pour devenir le lieu juste où le souffle va et vient, aux aguets.
Le blog de Françoise Renaud
Carnet de murmures
CLC éditions, 2025
ISBN : 978-2-84659-111-9 / EAN : 9782846591119
97 pages, 12 illustrations – 17 €

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