Un cadre : l’exposition Comme un western de la FRAC de Montpellier. Un cadre : je devrais dire un décor de paysages minéraux inventés par quatre artistes : Philip Berg (invité : Baptiste Aimé), Camille Castillon, Aurore Clavier et Jiajing Wang.

J’ai particulièrement aimé les Polaroïds de Jiajing Wang, « Teide », de la série Far and Near. Pour des raisons personnelles, bien sûr : mon goût pour la photographie, pour le minéral. La photo de gauche, surtout : elle a fixé la fixité des pierres, suscitant la fuite du regard qui achoppe, loin devant, sur la montagne. M’est revenu un voyage dans l’Ouest américain : le désert des Mojaves, ses Joshua trees, et une mine d’argent abandonnée, gagnée par des sentes rocailleuses brûlées de soleil.

Le Coucher de soleil d’Aurore Clavier, l’une des 25 sérigraphies, est une « Œuvre évolutive ». Voilà : ça évolue dans l’espace et le temps, c’est far and near, loin et proche, dans le souvenir lointain rappelé ici. C’est comme un western : ça ne l’est pas ; c’est autre chose : c’est une invention de l’Ouest américain, un pur fantasme culturel que chacun se projette. L’Ouest américain est aussi bien Arles et ses salins de Giraud ou l’abbaye gardoise de Saint-Roman (Camille Castillon),

une installation de spots lumineux (Le Bouquet) de la même Aurore Clavier, comme autant d’yeux solaires scrutant l’environnement hostile – et si les Indiens attaquaient ?

On entend, diffusé sur des haut-parleurs, les bruits que font des pierres en tombant sur un dôme de Philip Berg. On est « prié de croire » à ce Far (and Near) West. Qu’il soit américain, gardois ou salin, l’Ouest s’est déplacé, il se tient devant nous. On y est.
Si je vous raconte tout ça, c’est pour que vous, qui n’y étiez pas, y soyez malgré tout, un peu. Je replante le décor.

Sans jamais perdre de vue que l’on est face à un écran, celui que les auteurs Emmanuelle Malhappe et Antonio Rodriguez Yuste ont tendu sur un des murs de la FRAC. C’est un grand écran, on s’assoit, on le regarde, on détaille le décor de la performance poétique At’tentative. Poésie et lecture à deux voix, du texte J’ai posé ma main publié chez Ubik Art. J’attends, j’écoute le titre de la performance. At, c’est le mot anglais pour chez. Nous voici invités à tenter, chez eux, avec eux, à user de notre attention pour risquer un nouvel occident.

Antonio Rodriguez Yuste saisira souvent brosses et pinceaux, il fera apparaître sur la toile de l’écran des mots, des phrases, des cow-boys esquissés, aidé ou gêné par la cow-girl au Stetson rose Emmanuelle Malhappe. Ils auront disposé à même le sol les figurines d’un film : chevaux, Indiens et cow-boys, monstre de série B ici égaré, jouant et rejouant des duels mortels. Cette microfiction issue de l’imaginaire de l’enfance préfigure celle que vont incarner pour nous les deux acteurs de film, étrangement sortis de l’écran.

C’est parti : le générique du film va apparaître et s’effacera pour laisser place, au long des 45 minutes de la performance, à d’éphémères titres de westerns détournés (« Le bon, la brute et le…Camarguais ? Gardois ? ), à des mots dits (la performance consiste précisément en ceci : proférer les mots par le corps et la voix, les tracer sur l’écran, y rejouer leur disparition, et doublement : dans le silence qui suit la parole et dans l’évanouissement visuel des mots sur la toile), à la silhouette de la cow-girl détourée au pinceau, cible imaginaire d’un tir précis ; à des projections d’eau qui, sur le tissu, deviennent noires, comme le mot pensé puis écrit devient encre ; à des pressions du corps mouillé sur la toile, qui en garde l’empreinte quelques instants, body art éphémère.
Il est là, le véritable western : non un occident, mais des accidents du corps, non le discours codé du western, mais son décodage-recodage. La trouvaille de cet écran est géniale : Wunderblock (bloc-notes magique) de Freud, Télécran de l’enfance, la toile habitée des deux performeurs permet une réception illimitée de signes, offre au public leur dévoilement progressif, rend visible l’invisible, témoigne de la fugacité des paroles et de la danse des corps, et laisse paradoxalement une trace mnésique durable chez le spectateur qui, croyant voir des images, se laisse pénétrer non de significations mais bien de sens – au pluriel.


At’tentative déploie des cavalcades (à dos d’homme, ou de figurines), des duels (au pistolet à eau). C’est là le versant parodique du genre cinématographique. L’autre versant en est l’exploration de l’imaginaire (un Ouest subjectif donc, ancré en Amérique du nord et en France) et du symbolique : les mots. Ils sont au cœur de toute la performance, c’est une évidence. La mise en scène brechtienne qui consiste à montrer haut des affichettes où on lit « silence », « chuut », « les secrets » , « se créent » , (et tous les mots que j’ai ratés, mon attention portée ailleurs), puis à laisser choir les feuilles qui joncheront le minidécor de western, guide la cavalcade vers ceci : les textes dits.

Pour une part, les textes proviennent du recueil J’ai posé ma main. Pour une autre : je ne sais s’ils ont été écrits pour la performance. Peu importe. Les textes prennent, au double sens de captivants et de prenant consistance. Flux troués de silences, de modulations du volume, des voix en légère résonance au sein du FRAC ; portés par les circulations des performeurs devant, autour, dans le public.

Mots de déchirements, d’éloignements, d’ailleurs, d’amour et de désir, de réconciliation et de complicité. Mots du tact, cette distance adéquate entre ceux qui parlent, du toucher des mains sur le corps de l’autre et sur la toile de l’écran. Mots de « Ne crains pas l’incendie » : Je suis ta part de haine / ce que tu ne veux pas porter / Je suis ta solitude et ta peur / Après je me tais ». Ou dans « L’insurrection des possibles » : « Je crois / qu’il y a moins / à croire / qu’à vivre ». Mots du cow-boy devenu (en un tournemain) lutteur mexicain, luchador mexicano pour rappeler que l’Ouest, c’est aussi le Mexique. « La déglingue ! » s’écrie le lutteur masqué de vert. Comme si les antagonismes du duel glissaient enfin vers le sud, puis s’étendaient jusqu’à nous, ici, maintenant. « Donnez-moi / une poignée de lucioles / une poignée d’avenir », dira le cow-boy. Et pas quelques dollars de plus.

Derrière moi, une concrétion minérale, une géode éclatée de Philip Berg : une fente pour insérer une pièce et, à son ironique sommet, Marxlust en affichage lumineux délibérément kitsch.

Le kitsch comme un certain mode de représenter une réalité. Le kitsch d’un Stetson rose dit le western décalé, glissant de sa forme originale vers le ludique, l’enfantin, l’amusement pour l’amusement – quoique rien ne soit aussi simple : la mignonnette que boit la cow-boy dans la performance est du véritable whisky, on l’apprend à la fin.
Et donc ? eh bien, tout ce que l’on a vu, entendu, senti, est bel et bien réel. Les bottes de la cow-girl sont bien réelles. Les décors de western sont bien réels : minuscule sur le sol des performeurs, eux-mêmes entourés du décor réinventé d’un western universel. Et l’on sait bien que tout jeu est sérieux. Les mots s’élèvent, nous traversent, ils sont force agissante, balles fusant des Colt, des Smith & Wesson. Le duo tisse les textes, se renvoie les balles, les évite ou est touché : qui est Smith ? Qui est Wesson ? Un visage est emporté par l’ire, par le rire, l’autre visage grimace ou s’afflige. Dans les habits de cow(girl-boy), deux êtres (se) parlent. Au tout début, il ne s’agit que de cela : » une situation « . Donnée, à un moment donné. Quand nous regardons et écoutons (nous aussi, nous parlons, même si la convention exige que nous nous taisions étant donné la situation.)


Pour moi, j’enlèverais bien le « comme » à « Comme un western » : ce que la performance At’tentative a créé, c’est un où est-ce terne ?, un oaccident de la parole poétique qui répond à cette question, invitée dans une exposition qu’elle a ainsi transfigurée. Une nouvelle jonchée de feuilles blanches, tout à la (provisoire) fin, rappelle que là, du sens s’est déposé, qu’il est maintenant en nous, posé comme une main, tout, sauf terne.


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