EPISODE 7/8 | Traduire l’abîme (1)

Je reviens sur deux occurrences du mot « gulf », que le traducteur, ou la traductrice – l’édition GF est muette sur ce point et précise seulement que préface, bibliographie et biographie sont de Viviane Forrester, je présume, peut-être trop vite, qu’elle est aussi la traductrice – « gulf », donc, traduit par « abîme ». Première occurrence relevée,(il y en a d’autres), celle du chapitre XXII : Rachel répond à des lettres et prend soudain conscience qu’elle « align[ait] avec peine des phrases très semblables à celles qu’elle venait de condamner. Elle dut en être frappée elle-même, car elle s’arrêta, leva les yeux, regarda Terence enfoncé dans son fauteuil, regarda les meubles divers, son lit dans un coin, la fenêtre où le ciel apparaissait dans les interstices des branchages, distingua le tic tac de la pendule et s’étonna de l’abîme qui séparait tout cela de sa feuille de papier. », en anglais pour cette dernière proposition : « and was amazed at the gulf which lay between all that and her sheet of paper. »

Deuxième occurrence relevée au chapitre XXV, où Rachel tombe malade. En proie à une violente fièvre, elle « s’efforçait par moments de rétablir le contact avec le monde quotidien, mais chaque fois elle s’apercevait que son malaise et sa fièvre créaient entre ce monde-là et le sien un abîme infranchissable », en version originale « but she found that her heat and discomfort had put a gulf between her world and the ordinary world which she could not bridge. »

La traduction est cohérente quand elle systématise le mot « abîme » pour « gulf ». Deux commentaires. Passer de « golfe » à « abîme », c’est garder le sème « mer », tout en substituant à « étendue maritime » (golfe) celui de « profondeur » (abîme), ce que l’on entend aisément. Mais cette modification d’ordre spatial sacrifie le verbe anglais « bridge », « relier », où le sens de « pont » est présent. Sans doute, garder « golfe » aurait contraint à une lourdeur malvenue (quelque chose comme, littéralement, « un golfe entre son monde et le monde ordinaire qu’elle ne pourrait traverser sur un pont* »). Mais la scène de l’aveu, au chapitre XX, mentionne clairement le mot « pont » : « Des sons se détachant du fond de l’espace jetaient un pont par-dessus leur silence », en anglais : « Sounds stood out from the background making a bridge across their silence ». On voit ici que V. Woolf évoque dans une même phrase la verticalité (« background ») et l’horizontalité (« a bridge »). Bref, faire disparaître le mot « golfe » nous fait rater une harmonique – on sait bien que toute traduction tient du ratage partiel.


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Réponses

  1. Avatar de Emmanuelle Malhappe

    Peut-être le mot gouffre ?

    J’aime

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