Billet d’humeur
La guerre est typographique : Marco Rubio, l’actuel secrétaire d’État américain, a banni, le 9 décembre, la police Calibri des documents officiels, adoptée en 2023, et restaure la police Times New Roman taille 14 pour toute correspondance officielle. D’après le New York Times, Rubio a justifié sa décision dans un mémo interne adressé aux diplomates. Titre de son mémo (en police Times New Roman taille 14, j’imagine) : « Retour à la tradition ». Selon le secrétaire d’Etat, Calibi est une police sans empattement, « informelle », manquant de « decorum et [de] professionalisme ». Mais oui ! L’empattement (serif en anglais), c’est l’élégance, la tradition. Des valeurs conservatrices, comme l’affirment les chercheurs Tantillo, Di-Lorenzo-Aiss et Mathisen en 1995 (Quantifying perceived differences in type styles: An exploratory study).
Qu’est-ce que cela cache ? La police Calibri avait été adoptée en 2023 pour ne pas pénaliser les utilisateurs dyslexiques et malvoyants – ce qui, au regard des nombreuses études scientifiques, est frappé au coin du bon sens : les empattements rendent la lecture plus difficile ; Calibri, sans empattements, à l’espacement plus large entre les lettres, la rend plus aisée. L’administration Biden alors en poste appliquait la politique de diversité, d’équité, d’inclusion et d’accessabilité (DEIA).
L’administration Trump trouve la police Calibri trop « woke », trop « inclusive » (et, sans doute, trop « communiste »), l’inénarrable Marco Rubio affirmant même que « le passage à Calibri n’a eu pour seul résultat que la dégradation de la correspondance officielle du département », préférant au passage exécuter le porteur de la mauvaise nouvelle que de s’en prendre à la véritable cause de cette « dégradation », dont on se demande bien ce que cela veut dire. Dieu merci, Marco Rubio semble bénéficier d’une bonne vue, et ne doit pas être dyslexique.
La police Times New Roman, créée en 1932, vs la Calibri, créée en 2004 et publiée en 2007 :


La New Times Roman est restée inchangée pendant 40 ans dans le journal anglais Times. On peut gloser sur l’esthétique et les mérites respectifs de ces polices. L’essentiel est bien évidemment le motif du « retour à la tradition », tant pis pour les dyslexiques – qu’ils se rééduquent – et les malvoyants – bien fait pour eux. Une bataille de plus, momentanément gagnée par l’idéologie américaine réactionnaire – je me demande si les parents cubains exilés de Marco Rubio goûtent comme il se doit au c’était mieux avant, et si le fiston diplomate (au moins de par sa fonction actuelle) se souvient que la typographie remise à l’honneur vient, quelle horreur, de Londres.
Who’ll kill the serif ?

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