L’infra-ordinaire, ce sont donc les choses vues, les endroits visités ; cela se double d’une visée géographique centripète : « centre », à « l’intérieur », au « centre même du Tokyo central », la ligne circulaire du train formant un œil dont « la pupille […] est […] le palais impérial : Chiyoda-ku ».

Centripète : centrum petere, tendre vers le centre. N’y a-t-il pas, là aussi, cette recherche du « noyau essentiel de la poésie » ? Le cahier des charges est formel, la circumnavigation est esthétique et géographique, bref : géopoétique. En 2010, Ian Sinclair publie London Orbital, exploration de l’autoroute M25, qui ceinture le Grand Londres. Voilà qui a dû intéresser Jacques Roubaud, qui a commencé à publier dès 1989 six livres : La Destruction, La Boucle, Mathématique :, Impératif catégorique, Poésie:, La Bibliothèque de Warburg. L’ensemble, publié en 2009, constitue une somme intitulée ‘le grand incendie de londres’.

Roubaud se meut, s’émeut dans les langues : le français, l’anglais, le japonais. Je ne vois aucun idéogramme dans Tokyo infra-ordinaire : toutes les citations en japonais sont transcrites dans l’alphabet latin. La force d’attraction est bien ici la langue française. Pourtant, de façon apparemment paradoxale, le noyau poétique visé est japonais : « 3 1 2 : Fujiwara Teika, que je vénère comme l’esprit tutélaire de la poésie des Anthologies impériales, l’auteur du hyakuin isshu, jeu de cartes poétique, et du maigetsususho ».
Goût de Roubaud pour le fragment, les mathématiques, la concentration du sens en quelques vers.
L’exploration psychogéographique des 29 stations de la Yamanote Line se fait telle une caméra subjective, sensorielle, savante, impressionniste, humoristique, pointée sur la culture japonaise, dans une focale qui va du quotidien trivial au poème de cour raffiné, de la circonférence vers le centre fantasmé d’un noyau poétique. Ce noyau semble être le principal. Il n’est, me semble-t-il, qu’un centre déporté vers l’autre (le Japon), étape d’une boucle qui va du français au japonais et y revient.
Roubaud s’est ainsi inventé sa propre forme poétique, après avoir tiré la conclusion suivante : « de Malraux à “Maruro” [prononciation japonaise] on passe de 2 à 3 syllabes. De Wittgenstein à “Vito Gentushan”, on va de 3 à 5. Opérons en sens inverse : d’un vers japonais de 5 syllabes, faire un vers français de 3 ; d’un vers de 7, passer à 5. » Roubaud nomme sa forme poétique « TRIDENT », poème de trois vers, respectivement de 5, 3 et 5 syllabes, dont il note que « chaque vers a une longueur métrique qui est un nombre premier. Le nombre total des syllabes du poème est 13, nombre premier. »
Hypothèse : Roubaud et Perec cherchent le noyau essentiel de la poésie, qu’ils ont en fait déjà trouvé. C’est même de ce noyau qu’ils écrivent.
Je m’arrête ici, avec un sonnet de Roubaud, « Reflexions on Mt Fuji », titré en anglais, mais écrit en français (notez bien les vers impairs). Ce poème m’a particulièrement touché, au point que ses deux derniers vers sont les premiers d’un poème à paraître (un jour peut-être) :
Chaque fois que dans le Shinkansen je passe
Le point d’où je devrais le voir, le Fuji
Se dérobe. Longtemps j’ai cru que surgi
De la pluie ou brume et la pollution crasse
Il daignerait, pour moi, lecteur du Genji,
Moi, du Manyôshû, si chargé de sa grâce,
Il daignerait, dis-je, dévoiler sa face
Chère aux poètes, son ice-cream cône blanc pur. J’y
Crus. Aujourd’hui, hélas (oh ! cela me coûte
De l’avouer, mais je vous dois, âpre, toute
La vérité) je soupçonne que le grand
Fuji n’existe pas, ou plus ; qu’il s’est peut-être
Volcan inverse, renfoui en terre tant
Ce monde l’a blessé qu’il ne veut plus connaître

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