Guadalajara, Mexique
Calle Libertad
La mendiante aux cheveux courts doit être assez âgée. Droite, souriante et décemment vêtue, elle lit adossée à un mur ou une voiture des dépliants publicitaires et des journaux. Elle maraude autour du café Lulio. Elle s’avise soudain de sacs poubelles sur le trottoir d’en face, agite une main émue, traverse la rue, adresse un doigt comminatoire à une vieille paire de chaussures qui trône sur un sac, comme pour les gronder, et retourne à sa lecture.
Avenida Chapultepec
À la croisée des avenues Chapultepec et La Paz, une vieille femme passe ses journées, assise sur un muret en béton, pliée en deux plutôt qu’assise. Elle ne mendie pas. Elle somnole accrochée à une béquille, regarde le flot ininterrompu des machines et des gens. Elle mange, urine et défèque au même endroit : la rue est sa maison. (Elle a coincé sur sa béquille des carrés de papier journal et ainsi se nettoie). Heures de fumées, de klaxons, de soleil et de pluie.
Punctum : le béton souillé de ses déjections. Elle ne se lève pas pour pisser. Un regard posé là, abandonné à la gravité des humeurs liquides et fécales.
Avenida Vallarta
Petite momie grisâtre privée de jambes, adossée au pilier du terre-plein central : une vieille femme !
Silence
Sur l’avenue la plus bruyante advient parfois un grand silence. Par quel imprévisible hasard les milliers d’égos roulants parviennent-ils à la concorde pour faire vœu de silence ? L’avenue est toute saisie de cette soudaine aphonie – je m’arrête moi aussi, j’attends sans impatience le premier klaxon, la première accélération qui rompra la fragile trêve. Hasard ou Malin Génie, allez savoir. Mais il désenchante l’avenue, la renvoie au bruit. Mes tympans quittent le cloître pour les Quarantièmes Rugissants.
Image : Rêve mexicain, encre de Chine, ©Bruno Lecat

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