Carnet des jours ailleurs, 1

Guadalajara, Mexique

Calle Libertad

La mendiante aux cheveux courts doit être assez âgée. Droite, souriante et décemment vêtue, elle lit adossée à un mur ou une voiture des dépliants publicitaires et des journaux. Elle maraude autour du café Lulio. Elle s’avise soudain de sacs poubelles sur le trottoir d’en face, agite une main émue, traverse la rue, adresse un doigt comminatoire à une vieille paire de chaussures qui trône sur un sac, comme pour les gronder, et retourne à sa lecture.

Avenida Chapultepec

À la croisée des avenues Chapultepec et La Paz, une vieille femme passe ses journées, assise sur un muret en béton, pliée en deux plutôt qu’assise. Elle ne mendie pas. Elle somnole accrochée à une béquille, regarde le flot ininterrompu des machines et des gens. Elle mange, urine et défèque au même endroit : la rue est sa maison. (Elle a coincé sur sa béquille des carrés de papier journal et ainsi se nettoie). Heures de fumées, de klaxons, de soleil et de pluie.

Punctum : le béton souillé de ses déjections. Elle ne se lève pas pour pisser. Un regard posé là, abandonné à la gravité des humeurs liquides et fécales.

Avenida Vallarta

Petite momie grisâtre privée de jambes, adossée au pilier du terre-plein central : une vieille femme !

Silence

Sur l’avenue la plus bruyante advient parfois un grand silence. Par quel imprévisible hasard les milliers d’égos roulants parviennent-ils à la concorde pour faire vœu de silence ? L’avenue est toute saisie de cette soudaine aphonie – je m’arrête moi aussi, j’attends sans impatience le premier klaxon, la première accélération qui rompra la fragile trêve. Hasard ou Malin Génie, allez savoir. Mais il désenchante l’avenue, la renvoie au bruit. Mes tympans quittent le cloître pour les Quarantièmes Rugissants.

Image : Rêve mexicain, encre de Chine, ©Bruno Lecat

 


En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Réponse

  1. Avatar de françoise RENAUD

    les images sont fortes, les images nous placardent contre le béton souillé et elles relèvent de toutes les parties du monde
    ce silence immense… tu parles de trêve
    c’est beau ce mot, trêve…
    vraiment fort…

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture