Carnet des jours ailleurs, 3

GUATEMALA CITY

One shot

« La première phase de la domination de l’économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l’être en avoir. La phase présente de l’occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l’économie conduit à un glissement généralisé de l’avoir en paraître, dont tout « avoir » effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. »

                        Guy Debord, La Société du spectacle, thèse 17.

      Des 1525 jours passés au Guatemala, il ressort un principe fondamental, observé au quotidien.

Il est le suivant : entre toutes les conduites possibles à votre endroit, nombre de chapínes [1] nouveaux riches choisiront la plus vexatoire.

J’exclus ici les rares Guatémaltèques amicaux et désintéressés que j’ai rencontrés.

Pourquoi ce principe ? Par manque d’éducation d’abord. Le chapín, surtout s’il a de l’argent, est rustre. Il s’imagine que l’argent compense l’absence de finesse, de savoir-vivre, de culture, qu’il troque pour un spectacle permanent de signes de richesse. A la vacuité intérieure répond l’ostentation. Voiture, téléphone, moto, maison, employées de maison : il faut montrer à tout prix, absolument, férocement, ses fétiches. Montrer sa puissance en conduisant agressivement, en méprisant le piéton, le véhicule plus petit ; montrer son pouvoir en se conduisant comme un petit maître, un caporal, un tyranneau, avec la muchacha[2] (tablier blanc, dix pas derrière, à porter le cartable du petit dernier qui jouit sadiquement de son pouvoir sur un adulte) ; montrer sa position sociale en arborant un téléphone dernier cri (pour partager haut et fort leur existence inepte) ; montrer son dédain pour ceux qui leur sont inférieurs ou jugés tels (c’est-à-dire la grande majorité silencieuse des gagne-petit industrieux, Indiens de préférence, mais certains Blancs aussi bien) ; montrer qu’il ne s’abaisse pas à partager sa « culture » en s’ouvrant à l’autre. L’argent est leur Veau d’or. Ils aiment posséder passionnément, ne laissant plus de place à la dignité. Cette ostentation, ce servage capitaliste se double d’une volonté, chez certains, d’utiliser l’autre, réduit à un moyen. Ainsi, on profitera d’un choc anodin et involontaire entre deux véhicules pour extorquer une nouvelle peinture, en vous escroquant, vous et l’assurance. C’est que toucher à la voiture est un sacrilège. On fait plus de cas de la voiture que de la muchacha, tout juste bonne à élever les enfants que les parents trop occupés (à quoi ?) leur abandonnent, entre chips et télévision. Rustres, mal dégrossis, égoïstes, tout à la satisfaction de leurs désirs matérialistes, jouisseurs à œillères. Car il n’est pas question de se voir détrôné ou mis en danger par des concurrents qui pourraient avoir plus qu’eux. Alors vite, démonstration de pouvoir, celle du coq de basse-cour menacé et inquiet pour ses poules. L’arsenal est réduit et mesquin, à la mesure de leur imaginaire : mépris, mensonge, incivisme, grossièreté, ruse, madrerie, exhibitionnisme ; tout ce qui pourra contrer votre propre désir, vos bonnes intentions ; tout ce qui pourra servir leurs intérêts. Plutôt bouffer des haricots mais garer la Jaguar (au pneu crevé) devant la maison (vide de tout meuble).

Si l’on choisit par ailleurs comme terrain d’observation un établissement scolaire huppé, on remarque d’autant plus aisément, au quotidien, ce comportement territorial et clanique. Défilé des vanités, notamment féminines. Les prothèses mammaires et fessières sont reines : il s’agit d’occuper l’espace par des rondeurs ajoutées, de flatter l’œil masculin, au prix de la plus grande vulgarité ; le téléphone portable, autre prothèse, est arboré bien haut, et derrière suivent les enfants, puis la muchacha bâtée comme un âne, résignée et mutique, jusqu’au véhicule haut perché qu’un chauffeur conduit : il faut pavoiser. « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », me rétorquera-t-on. Mais je ne parle pas seulement de relativisme culturel : je parle du mépris de l’autre, avili, domestiqué comme un animal qui prête sa force de travail à un maître arrogant. Familles schizophrènes, qui délèguent à une institution scolaire le devoir d’inculquer à leurs enfants des principes d’égalité, pour ne surtout pas les respecter dans leur vie quotidienne. A l’instar des prothèses mammaires, leurs principes sont postiches. Payer est bien suffisant ; ils achètent une marque, celle de l’école, comme on achète une montre de prestige.

La parole est démonétisée. S’engager oralement n’est pas s’engager : le temps qui passe suffit pour se dédire. Tout entier dans l’instant, on promet de se revoir, on se félicite, on crie sa joie de se saluer, à grandes embrassades. Ce feu d’artifice est affectivement vain et creux ; il ne dit rien d’autre que la rencontre fortuite de deux égoïsmes ; c’est un rituel social destiné à garantir la neutralité de deux adversaires en puissance, de signer à nouveau un pacte de non-agression.

Voilà qui ramène au principe du « one shot », si l’on me passe cet anglicisme, par ailleurs symptomatique de l’américanisation de cette société, que je traduirai par « une fois, une seule ». Le one shot s’applique principalement aux relations sociales : on se rencontre, on se parle, on se promet de se revoir, et c’est fini. Le numéro de téléphone laissé en gage de bonne foi, promesse d’une amitié naissante, sombre dans l’oubli. Si l’on rencontre à nouveau la personne, elle protestera de sa bonne foi, s’engagera à vous appeler ; si, par désir de renouer le contact, on prend l’initiative d’appeler, il en sera de même : un rendez-vous, qui sera annulé. Le one shot est aux relations sociales ce qu’un petit verre d’alcool bu cul-sec est à la fête : un plaisir instantané, éphémère, qui n’engage à rien, n’est la promesse de rien. Impression d’un éternel présent, d’une absence de projection dans l’avenir. Geste consumériste, hédoniste sans hédonisme. Le chapín ne socialise guère avec les nouveaux : invité et généreusement reçu, il ne vous rendra pas l’invitation. Sa famille et l’Eglise évangélique lui suffisent ; ajoutez-y le travail, et vous aurez la trinité qu’ils servent. D’ouverture, point ; de curiosité, elle est momentanée, et s’envole dès que vous avez tourné les talons.

One shot littéral : le tir à balle réelle qui abat le rival, l’adversaire, le récalcitrant, sous vos yeux. Ici aussi, la vida no vale nada. La vie ne vaut rien.

Image : Psychokiller cop, eau-forte, ©Bruno Lecat


[1] Le chapín est l’habitant de la capitale guatémaltèque, Guatemala City.

[2] La muchacha est l’employée de maison, dans la culture latino-américaine.


En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture