Bord nu | 2 | Transi

Le 1er chapitre de Soleil noir, « Un contre-dépresseur : la psychanalyse », a la netteté photographique d’une image. Kristeva évoque le trouble de Dostoïevski devant « l’image navrante du Christ mort dans le tableau d’Holbein ». Il se trouve que j’ai peint, vers 1994-1995, un tableau dont l’origine, totalement occultée sur le moment, est justement ce Christ mort d’Holbein. Long d’au moins deux mètres, dans mon souvenir, mon tableau était lourd des matériaux utilisés, déposés en aplats rugueux : acrylique, sable, goudron. Comme son modèle, un corps gisait, la tête à gauche. J’ai détruit ce travail pictural – travail qui a néanmoins continué à me hanter. J’ai ainsi pu contempler le Christ de Grünewald du retable d’Issenheim, il y a quelques années.

Christ mort mis au tombeau, Holbein, Kunstmuseum de Basel
La Crucifixion de Grünewald, v. 1512-1515, retable d’Issenheim

Peignant un cadavre qui ne faisait que donner la réplique à un autre cadavre, je faisais feu. Faire feu, faire le mort, gésir, je me représentais en TRANSI, celui qui est « passé au-delà » sans apprêt (sic) ni fioriture. Passer au-delà, c’est une transduction, une traduction. Il importe de préciser que j’étais au Mexique quand j’ai peint ce Transi. Bien des années après, je peux faire enfin paraître la traduction Sang de Méduse, de l’écrivain mexicain José Emilio Pacheco. Je ne suis pas à l’origine du choix de l’illustration, une calavera de José Guadalupe Posada, mais l’éditrice Colette Lambrichs ne pouvait mieux choisir.

Peindre un transi (refoulé), puis traduire : actions de métaphore, de déplacement du sens. « Le langage, écrit Kristeva, est d’emblée une traduction, mais sur un registre hétérogène à celui où s’opère la perte affective, le renoncement, la cassure. » Et ceci, encore : « Le destin de l’être parlant consisterait-il à ne cesser de transposer, toujours plus loin ou plus à côté, cette transposition sérielle ou phrasique témoignant de notre capacité d’élaborer un deuil fondamental et des deuils successifs ? »

Echo de ce « transposer plus à côté » que Kristeva évoque : une série de 6 épisodes intitulée « Ecouter la pièce à côté ».

Partir vivre au Mexique, y apprendre la langue, la gravure en taille-douce et le monotype avec Juan Carlos Macías qui m’a ouvert son atelier : autant de nouvelles langues/langages. « Les langues étrangères, continue Julia Kristeva, […] sont autant de systèmes de signes éloignés du lieu de la douleur. »

Juan Carlos Macías – Retrato de grupo con Baca 5, 2010 ©Taller de grabado Chapultepec


En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture