Bord nu | 6 | Kamikakushi*

C’est grâce au roman de Hideo Furukawa, Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente, que le mot recherché si longtemps m’est donné : celui qui peut enfin dire l’expérience de ma catalepsie, un jour à Tokyo, à la sortie d’un film dont la langue originale était l’espagnol. Ma compagne mexicaine de l’époque glissait subrepticement dans la psychose. Le film (Buena Vista Social Club ?) nous avait brutalement extraits de la réalité japonaise pour faire chanter l’espagnol à nos oreilles.

Je me souviens être sorti le premier du cinéma. Qu’est-ce qui causa ce violent exil, quand, une fois sur le trottoir, une longue catalepsie m’a happé, au point de faire autour de moi glisser le monde, les passants, les voitures, au point de me muer en pile de pont immobile où venait se fendre le flot des autres ? La chanson Dos gardenias para ti ? Parce qu’elle soulignait, dans le don des gardénias, ce qui venait de disparaître à jamais entre ma compagne et moi ? Parce qu’elle disait l’incommensurable, le lien déjà rompu, la maladie secrètement à l’œuvre ? Qu’avait fait ma compagne pendant ce laps, m’avait-elle attendu ?

Je n’en garde aucun souvenir. Seule me reste l’impression de pétrification de tout mon corps, de ma pensée, raidis en une étrave qui déviait le flux du monde. Je percevais sons et mouvements loin de moi. Et soudain, au terme d’une durée incalculable, ça me rappelle à la réalité – sons et mouvements retrouvent leur rythme habituel, embardée vers le monde japonais. Robinsonnade douloureuse, qui allait entrer en dormance trente ans durant.

Jusqu’à ce jour de juillet 2026, où j’ai découvert le roman d’Hideo Furukawa. Originaire de Fukushima, absent au moment de la triple tragédie du 11 mars 2011, l’écrivain, frappé d’un sentiment d’irréalité devant les images de la catastrophe, décide de revenir dans sa ville natale. Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente naît de la confrontation de Furukawa à la réalité de la tragédie. « En à peine un jour, écrit-il, des choses impossibles se produisaient, s’amplifiaient, continuaient de s’amplifier. Pour dire cette expérience un en mot, le temps avait disparu. Concrètement : disparue, la conscience du jour que l’on était, absent, le sentiment du lendemain. Je peux mettre un nom sur cette expérience : c’était le temps du kamikakushi, l’ “enlèvement par les dieux ”. »


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Réponse

  1. Avatar de françoise renaud

    ta première photo m’évoque la vidéo entrevue hier sur les écrans de la vague meurtrière se ruant sur le poste frontière entre Népal et Tibet, s’éjectant de chaque côté du bâtiment pour ensuite tout recouvrir sans espérance pour les corps emportés
    ce corps dur du bâtiment fait face une seconde à l’élan furieux pour dans un second temps se détruire
    il n’y alors plus de temps…
    (merci pour ce magnifique billet…)

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