Bord nu | 8 | Kamikakushi***

Trognin de Sogne

L’on passe d’une dimension à une autre, d’un pays à l’autre, sans préparation aucune, subissant à notre corps défendant la chaîne ininterrompue des catastrophes qui s’abattent. Hideo Furukawa est à New York lorsqu’il prend connaissance des évènements de Fukushima. Dans son livre Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente, il rappelle qu’il est sur le site de Ground Zero, «  Le produit d’un attentat multiple : Sol, Néant. », et que l’expression Ground Zero, « désign[ait] le point où avait explosé la bombe atomique. »

Je suis seul à Tokyo quand ma compagne rentrée au Mexique m’appelle et me dit de regarder la télévision : les Twin Towers s’effondrent, ne cessent de s’effondrer, en boucles télévisuelles, encore et encore. Le compositeur américain William Basinski aperçoit la fumée qui s’en élève, depuis son appartement de Brooklyn. Il va filmer en écoutant des boucles sonores qui se désintègrent, The Disintegration Loops.

Toutes les catastrophes sont liées : que l’on en évoque une, et l’on réveille le souvenir d’une autre.

Subliminal, l’atome : cet arc tendu entre le Ground Zero de Hiroshima-Nagasaki et Fukushima. Où que l’on se trouve, les catastrophes nous précèdent, nous devancent, et nous traversent. La « lumière innocente » du titre de Furukawa est aussi la lumière atomique mal domestiquée par l’homme, lumière qui perd son innocence dans l’éclat de la déflagration atomique, et qui éclaire les chevaux japonais (uma) rescapés de l’accident de Fukushima.

Hypallage : l’innocence de la lumière devient celle des chevaux retournés à l’état sauvage. De quel « enlèvement » ai-je été victime ? D’une certaine réalité japonaise, alors que je portais en moi la nostalgie du Mexique ; l’idéal d’un amour serein ; la naïveté d’une découverte lisse du Japon ? Les dieux se sont manifestés, hilares, m’immobilisant en pleine rue, me pétrifiant instantanément dans une forêt d’idéogrammes – je n’étais pas innocent dans la lumière, et la fulguration frappe toujours avec une justesse infaillible.

Il faut en faire quelque chose.

Akashita, « Langue rouge », rouleau des « Monstres » Bakemono zukushi, 18e ou 19e siècle

Notre catastrophe, le viol de ma compagne, sa psychose, le désamour mutuel et la soudaine solitude, tout cela était l’ombre portée de grandes catastrophes sur nos vies. C’est à cela que j’ai pensé en écrivant le poème Tô / Kyô, où j’hallucinais un Point zéro (cf. De la littérature comme un art nucléaire : le Point Zéro, sur D-Fiction), lieu des impacts nucléaires, terroristes et affectifs, qui devenait un Ground Zero, Espace Nul à réhabiter pourtant, fût-ce dans les seuls mots.

En chapeau de ce billet, une illustration de ma main, intitulée « Trognin de Sogne », personnage qui hante les pages de Dâh, Dans la nuit khmère de Christophe Macquet. Trognin de Sogne, ou Trognon de Signe, est le reste chu d’un signe passant une frontière (voyez les pointillés), la débordant. Il m’a tellement plu qu’il s’affiche vaillamment en première de couverture d’un essai que j’ai consacré au livre de C. Macquet.


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