Bord nu | 9 | Pour un Nouveau-Lexique*

Un nouveau lexique ne cesse de s’imposer – j’en jette les notes éparses au gré d’embardées intérieures. Le fait même d’écrire ne porte-t-il pas en soi le désir imaginaire de nouveaux mots ?

Lexicologue amateur : c’est bien assez. Ma fabrique du pré.

MIGRAINE

Ses auras (oh l’inquiétant futur), ses inopportunes apparitions, depuis l’âge de dix ans, sont un assommoir volcanique, une tenaille exagérée de la boîte crânienne. Nausées : ralentissement moteur nécessaire. Position verticale pour limiter l’afflux sanguin.

Que la première syllabe est ironique ! Elle est telle un préfixe qui diminuerait de moitié la douleur, façon doucereuse de s’avancer. Migraine est un inaptonyme. Je propose donc MILLEGRAINE. L’Académie (française / de médecine) tranchera.

DOULEUR

D’où vient la tromperie ? Julia Kristeva répond : du déni de la dénégation. C’est assez technique, je cite donc Kristeva exactement : « Les signes sont arbitraires parce que le langage s’amorce par une dénégation (Verneinung) de la perte, en même temps que de la dépression occasionnée par le deuil.  »J’ai perdu un objet indispensable qui se trouve être, en dernière instance, ma mère », semble dire l’être parlant.  »Mais non, je l’ai retrouvée dans les signes, ou plutôt parce que j’accepte de la perdre, je ne l’ai pas perdue (voici la dénégation), je peux la récupérer dans le langage. » Le déprimé, au contraire, dénie la dénégation : il l’annule, la suspend et se replie, nostalgique, sur l’objet réel (la Chose) de sa perte qu’il n’arrive précisément pas à perdre, auquel il reste douloureusement rivé. Le déni (Verleugnung) de dénégation serait ainsi le mécanisme d’un deuil impossible, l’installation d’une tristesse fondamentale et d’un langage artificiel, incrédible, découpé de ce fond douloureux auquel aucun signifiant n’accède et que seule l’intonation, par intermittence, parvient à moduler. »

Précision : quand Kristeva dit « l’objet réel (la Chose) », elle ne dit pas l’objet de tous les jours, tangible, outilitaire, mais bien ce qui au contraire échappe à notre réalité, et qu’on ne peut donc pas nommer.

De ce double NON naît un leurre douloureux.

Aussi vais-je récrire douleur en D’OÙ-LEURRE, en pied de nez à cette conséquence.

https://publicdomainreview.org/collection/the-postures-of-the-mouth-1846/


En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'OEIL A FAIM | bruno lecat

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture