L’advenue de la chanson s’éclaire soudain :
Into the crash I hear the tires
Kiss the street and sing my name
(En plein crash j’entends les pneus
Embrasser la route et chanter mon nom)
Le rythme lancinant des accords de David Freel, appuyé sur des nappes de synthétiseur cold wave. Sonorités mineures. L’arrivée des voix et de la basse, du refrain, de la batterie au premier plan.
Inside the crash
My sit is lifting
Brings me closer to the sky
(En plein crash
Mon siège glisse
Et me rapproche du ciel)
Inside the crash
The windshield shatters
And the glass is all set free
(En plein crash
Le pare-brise explose
Et le verre vole en éclats)
Inside the crash
All of these changes
Are accepted though they’re cruel
(En plein crash
Tous ces changements
Pourtant cruels, sont acceptés)
En contrepoint, les autres musiciens chantent
Everyday sunshine
And it’s always fine or better
(Tous les jours, le soleil
Et c’est toujours bien, ou mieux)
Un conducteur près de mourir, la lucidité et l’acceptation : voilà ce que j’ai pu penser, il y a trente ans, quand je perdais le contrôle de la moto. Ou bien je n’ai rien pensé du tout, anesthésié par l’ivresse alcoolique. Reste tu : pourquoi, si longtemps après, ce ver ?
La musique de l’ « Ohrwurm » (ver d’oreille, en allemand) l’emporte sur les mots : ils me parviennent masqués. En remontant le courant sonore, je retrouve les paroles et leur sens, qui a cheminé de l’anglais au français, comme une infiltration portée par la gravité. Je n’y suis pas quand ça se passe : je découvre la résurgence comme un sourcier à l’écoute. Le Ohrwurm est en cela semblable au rêve, ce messager des profondeurs. Mais il a l’avantage sur le rêve d’être un peu moins insaisissable, il est l’écho déformé, car déjà chanté par d’autres, du singulier caché.
Le Ohrwurm est ruiniforme. Il témoigne d’effondrements subliminaux ; signal sonore et mouvant d’une résonance : ce qui en moi creuse encore. Les trente ans, de fait, ne sont pas : le temps n’a pas passé ; le désir d’en finir, profondément refoulé, m’est revenu. Mais sa violence s’habille des sons, des mots des autres, donnant à l’acte qui n’avait rien d’un accident une forme aux angles moins blessants.
Je reviens donc là où j’étais, là où je suis, dans l’intemporel chanté trifide, disant en allemand, en anglais et en français ce que je n’avais voulu entendre.

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