Au XIIe siècle, « nut » désigne l’os dépouillé de chair. De bétail dans ce désert je ne trouve que les restes nus d’un crâne parfaitement blanc, inexplicablement troué à son sommet. Y a-t-il plus nut qu’un tel crâne ? Le trou noir mène à l’ombre portée : apparaît alors un profil au museau relevé, à la mâchoire saillante qui tient du rostre. Je vois l’avers et le revers d’un animal, sa disparition et sa réapparition spectrale.

Enfoncé dans le désert de Durango, je poursuis ma route vers un lieu dont le nom a fait naître le désir de ce périple : la Zona del silencio.
La Zone du silence est un mystery spot (expression lue chez dans le roman L’Île de Tôkyô de Natsuo Kirino). Les lois qui le régissent sont étonnantes : les ondes radio ne passent plus : je n’entends plus qu’un bruit blanc : des artéfacts. L’aiguille de la boussole gire follement. Plus étrange encore, les sons qui sortent de ma bouche ne portent pas à plus de quelques centimètres : un interlocuteur ne verrait que mes lèvres remuer, sans rien entendre. Comme si ce spot courbait l’air, déviait au sol les ondes sonores. Un panneau haut sur pieds explique cela par le « magnétisme ». Je ne sais qu’en penser, et j’y renonce d’ailleurs, fasciné par ce nouveau bord qu’il me semble toucher – que je foule du pied, à défaut d’y pouvoir parler magnétiquement. Je me tiens longtemps entre les deux pieds du panneau, à sa verticale précise : au Point Zéro du silence.

Anomalie qui me comble : qu’y aurait-il d’autre, maintenant, à expérimenter ? Je contemple l’horizon. Tout autour de moi, les nuances d’ocre et de vert, la végétation rase, épineuse, relancent le regard vers des massifs métamorphiques. Une ligne horizontale plus sombre est le mirage d’une route : la perspective écrase ce qui semble être une étendue de buissons. Je suis épars dans la Sierra Madre Occidental. Je me dépolice.

Antoine Volodine publie ces jours-ci ses onze derniers livres dans onze maisons d’édition différentes, parachevant ainsi sa montée annoncée des 49 marches du Bardo. Il est malade, mais déjoue sa propre finitude en la transfigurant en une oeuvre. Ses derniers mots en littérature sont « Je me tais. » Il est maintenant dans sa Zone du silence.

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