Bord nu | 16 | Ejido La Flor

Retour sur cette photographie que j’ai prise un soir dans le désert mexicain de Durango. J’ai évoqué le fait qu’outre les bords de la route, clairement délimités par les bandes peintes en jaune, il y a surtout cet autre bord, plus évident : l’arrêt de la route, le début de la piste. J’ai souvent évoqué ma fascination pour ces seuils – notamment dans Archéologies ferroviaires. Lisant Dé-coïncidence de François Jullien, je retiens l’idée de descellement qu’il évoque lorsqu’il découvre avec déception les « premières salles du musée Picasso de Barcelone » et les « peintures indignes d’un si grand nom ». Mais un tableau l’arrête : une scène de genre, où, « sur deux bords, suivant une ligne oblique, le tableau n’est pas peint. » : tableau descellé, car la peinture ne recouvre pas toute la toile, « comme si ce petit tableau avait trouvé, sur sa marge, non par débord, mais par retrait, une possibilité inopinée de déhiscence ; et aussi, par là, une forme inespérée de délivrance ».

Promesse de nouveau, perte de l’adaptation attendue, adéquation révolue. Je vibre à ces mots si justes, qui disent ce que je cherchais en regardant, encore et encore, cette vieille photographie du désert mexicain. Voilà : ce seuil, cette cessation du bitume routier, cet absence de signalisation, sont gros d’une « désadhérence », pour reprendre Jullien, d’un inouï à venir, un « quelque chose qui n’a pas encore de nom », qui commence à se détacher sur fond connu (la route), un fond qui ne cessait de se répéter sur des kilomètres, à l’apparence identique effaçant les possibles, faussement égayée de panneaux des lieux-dits et propriétés.

Il me souvient avoir continué sur la route soudain cessée, avoir emprunté l’entaille qu’elle fait dans le paysage – et ce paysage, lui aussi, cesse de l’être, paysage, pour devenir dépays, inattendu, accident, écart quasi rectiligne, poursuivant la ligne reculante des massifs dentelés. La route bitumée parcourue n’était que préparation, à mon insu, de la rupture à venir : le passage de la route à la piste, la séparation d’avec le code routier, l’émersion minérale des pics ocres, l’immersion dans une absence de code. Plus de panneaux routiers, pas encore de GPS. Une carte, parfois approximative.

Passer ce seuil, c’est pour moi exister. Je décoïncide d’avec mon moi connu, plus ou moins adapté à son environnement. Passé le seuil, je m’en tiens hors. La température baisse, la lumière décroît. Brèche ouverte : nuit dans le désert si je n’arrive pas à la hacienda que l’on m’a indiquée. Vif, vivant !

C’est, sans doute, l’autre côté du bord, concret et imaginaire à la fois. La piste est le dehors de la route. La piste efface la route, la piste n’est que la trace d’un ancien vouloir humain, artisanal, pauvre de moyens, arte povera, qui m’emplit de joie. Je rentre dans l’aléatoire. Un commencement.

J’avance là une nouvelle idée de (ma) nudité. Nudité du passé déposé derrière soi, oubli des codes engrammés, non pas aventure romanesque (un soufflet de cardan déchiré est-il romanesque ?) mais reviviscence. J’ai éprouvé la même joie, trente ans plus tard, à arpenter des voies ferrées hors service, la même joie à passer le seuil invisible qui sépare voie routière en service et rails inutiles, à suivre l’acier envahi d’herbes, les traverses déjetées aux relents de créosote, à m’arrêter devant les signaux ferroviaires verticaux et éteints : j’arpentais, regardais, sentais, laissant ces sensations s’imprimer en moi – je n’y reviendrais qu’après-coup, dans l’écriture rétroactive, comme je le fais maintenant à me remémorer le silence du désert, la fraîcheur qui tombe, le parfait esseulement.

La nudité n’est pas dans ce dépays : elle résulte des impressions synesthésiques que le désert laisse en moi. Vastitude, silence, minéralité rocailleuse où poussent, épars, de petits buissons. Nudité : je pense à la panne possible de mon GMC, puis j’oublie d’y penser. Je traverse des « ejidos », ces propriétés collectives des agriculteurs mexicains – je regarde, rien ne pousse, que cultivent-ils ? Où est le bétail ? Je dois parfois descendre de voiture et ouvrir la barrière de piquets tendant mollement du fil barbelé. L’entaille pierrée n’a pas de fin, sinon, très loin, le cône parfait d’un mont ; je roule pendant des heures, pas de cactus candélabres par ici, la voiture fait se lever derrière moi un fin brouillard pulvérulent qui signale mon avancée à des kilomètres à la ronde. Mais je ne vois personne, ne rencontre personne. Impression d’être dans le LLano en flammes de Juan Rulfo.


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