Quand j’ai découvert, à la fin des années 80, le groupe anglais Joy Division, le chant de Ian Curtis m’a désarçonné. A mon sens, il ne chantait pas toujours « juste ». Je réécoute, trois décennies plus tard, l’une des chansons qui m’avait le plus troublé : Heart and soul [Cœur et âme]. Je n’ai jamais cessé d’écouter Joy Division, et je trouve mon jugement d’alors bien paresseux au regard de la profonde originalité de ce groupe, du minimalisme arty des pochettes de Peter Saville, de la production indépassable de Martin Hannett.

Retour sur ce qui, dans Heart and soul, me gênait tant. Ecoutez : Curtis modifie la tonalité en fin de phrase musicale. C’est particulièrement frappant dans le refrain : « Heart and soul, one will burn [ Cœur et âme, l’un brûlera] ».
Le verbe « burn » est chanté un ton plus bas. Il ne chante pas la note attendue par la tonalité ; il la désaccorde. C’est bien sûr intentionnel : la chanson a été jouée, enregistrée en studio, réécoutée, produite, il est inconcevable que ce décrochage soit dû à une mauvaise technique de chant – même si Ian Curtis était peu formé au chant. Non, il s’agit d’autre chose, d’un évènement qui se répète dans la chanson, dans d’autres chansons. La version live des Bains Douches de décembre 1979, même parasitée par une réverbération excessive, rejoue ce décrochage tonal sur la fin de la phrase musicale. Déjouer la note attendue revient à investir la nouvelle note d’un rôle particulier.
Le plus évident est l’insistance sur l’action de brûler : le cœur ou l’âme sera la victime d’une lutte à mort (« A struggle between right and wrong » [Une lutte entre le bien et le mal]). Cette consomption en fin de phrase, détachée de l’ancrage tonal, vient cristalliser le pessimisme des paroles : « Beyond all this good is the terror / The grip of a mercenary hand / When savagery turns all good reason / There’s no turning back, no last stand [Au-delà de tout ce bien se cache la terreur / L’emprise d’une main mercenaire / Quand la sauvagerie prend le pas sur toute raison /Il n’y a plus de retour en arrière, plus de dernier combat] ».
On connaît la dépression et les crises d’épilepsie de Ian Curtis, son suicide à l’âge de 23 ans. Des pathologies, on peut éventuellement inférer qu’ils nourrissent l’écriture pessimiste de l’intégralité des chansons du groupe, à l’exception de Novelty. Mais cela n’éclaire guère la particularité musicale de la note désaccordée.

J’essaie de saisir le contexte – et Spectres de ma vie, de Mark Fisher, propose un éclairage précieux. Il reprend un ancien billet de janvier 2005 publié dans son célèbre blog k-punk qu’il intitule « Les plaisirs qui ne sont plus : Joy Division ». L’arrière-plan socio-économique est celui d’une période charnière, écrit Fisher, « une époque où tout un monde (social-démocrate, fordiste, industriel) devenait obsolète, et où les contours du nouveau (néo-libéral, consumériste, informatisé) commençaient à se laisser deviner ». En visionnant Joy Division, le documentaire de Grant Gee (2007), Fisher parvient à retrouver l’époque révolue à laquelle vivait le groupe. Dénonçant la naturalisme artificiel d’un autre film consacré à Joy Division, Control d’Anton Corbign (2007), Fisher y oppose la réussite du documentaire de Grant Gee qui restitue « la nécromancie involontaire qui transformait de simples structures musicales en expressionnisme féroce, un portail vers l’en-dehors. »

Jugement d’une redoutable pertinence – il me faut citer ceci également, du même Mark Fisher : « Il était clair (…) que les membres du groupe n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils faisaient, et n’avaient aucune intention de le découvrir. (…) Ils étaient des nécromanciens qui s’ignoraient et qui avaient découvert la formule pour canaliser des voix… »

La courte et sombre vie de Ian Curtis se détache sur fond noir. J’ai la conviction que la nécromancie dont parle Fisher tient aussi à un « chavirement perceptif », à une décoïncidence telle que l’a formalisée François Jullien. Comme une blue note dans le jazz et le blues, cette note jouée entre deux hauteurs, qui tend la mélodie, crée un nouvel intervalle plus à même d’exprimer la mélancolie, le glissando de Ian Curtis ouvre « un portail vers l’en-dehors ». Curtis canalise une autre voix – l’Unheimlich, l’inquiétant non-familier, qui surgit à la fin du refrain, voix de l’obscurité propre au chanteur nourri de Kafka, Ballard, Dostoïevski, Burroughs, Conrad ; voix de l’Angleterre de 1979, du tina (« there is no alternative » de Thatcher), qui saisit l’auditeur en l’arrachant à la mélodie attendue : en lieu et place, un décollement qui détoure la chanson, quand la ligne musicale s’écarte soudain, descend. Descente du sens soudain logé dans un nouvel intervalle musical. Le cœur ou l’âme brûleront : il n’y a pas d’alternative possible, là non plus, dans cette lutte métaphysique où chacun se débat. Curtis et ses musiciens, les nécromanciens.
Que cette singularité tonale ait pour moi une telle résonance ne m’étonne pas. S’il serait hasardeux de rapprocher l’Angleterre de 1979 et notre époque actuelle, un commun dénominateur me saute aux yeux : nous vivons une période de bascule (climatique, politique, largement illibérale) qui s’apparente fortement à ce « nouveau monde » dont parle Mark Fisher : « néo-libéral, consumériste, informatisé », dont nous ne sommes pas sortis – je devrais dire : qui ne cesse de nous traverser douloureusement.
Ecouter aujourd’hui Joy Division, en sentir le forçage en soi, cette effraction du musical consensuel par un Je bouleversé qui décroche et chante « I exist on the best terms I can [J’existe du mieux que je peux] », c’est faire l’expérience d’une transverbération – le corps et l’esprit brûlés par une trop grande intensité, dont la source est ailleurs : dans l’Autre.

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