Mark Fisher, dans Spectres de ma vie, cite le philosophe italien Franco Berardi (dans After the future, 2011, en libre téléchargement ici – en anglais) : « la lente annulation du futur » : « In this book I will try to develop the idea that the future is over. It is not a new idea, as you know: born with punk, the 1970s and ’80s witnessed the beginning of the slow cancellation of the future. Now those bizarre predictions have become true. [Dans ce livre, j’essaierai de développer l’idée que le futur est terminé. L’idée n’est pas neuve, comme vous le savez : nées avec le punk, les années 70 et 80 ont été témoin du début de la lente annulation du futur. Aujourd’hui, ces bizarres prédictions sont devenues réalité.]
Ces propos déjà anciens n’en sont pas datés pour autant. Sentiment tout personnel d’être témoin, aujourd’hui, de cette annulation du futur, « lente » car elle s’accomplit au quotidien – le nez collé dessus, je ne la vois pas, sinon à quelques traits saillants que les médias relaient. Ni Grand soir, ni embellie. Cap au pire. En 2005, Fisher constate que « le groupe [Joy Division] exprime l’atmosphère déprimée de notre époque ». De 2005 à 2026, un quart de siècle et sa théorie de catastrophes. Je ne ressens aucune nostalgie à réécouter Joy Division, découvert vers 86 – nostalgie de quoi ? (le 11-09-2001, les attentats à Paris, Tchernobyl, Fukushima, les guerres du Golfe, etc., s’ils constituent une évidente surenchère dans les moyens déployés par les terroristes, un manifeste déni de la Technique mal maîtrisée, ne me semblent pas être une rupture dans la perception d’un continuum du pire. Sans rupture, pas de nostalgie possible.) Il me semble que la musique de J. D., certes à la confluence d’une époque, de cultures musicales, transcende, au moins à ma hauteur, les quarante dernières années. Musique qui reste toujours en avance sur nous : moderne, si l’on veut, ou inactuelle, cette fulgurance trop brève (punk, en ce sens) qui n’a pu être récupérée par la Marchandise. A la mort de Ian Curtis, les musiciens fondent New Order. Aujourd’hui, le bassiste, Peter Hook, continue de tourner. Il joue à égale proportion les morceaux de Joy Division et ceux de New Order. J’ai été l’écouter au Rockstore de Montpellier : il a évoqué Ian Curtis, présence amicale et inspirante qui hante toujours son champ de vision.
https://open.qobuz.com/track/2320901 (Pour écouter Heart and soul)
Je reviens encore à la chanson Heart and soul, et à deux phrases de cette chanson : « The past is now part of my future / The present is well out of hand [Le passé fait maintenant partie de mon futur / Le présent est bien hors d’atteinte] ». Où est l’homme qui chante cela ? Où est ce chanteur, quand « être » n’est plus cette présence identique à soi (ontologique) mais une déhiscence, un flottement (hantologique) entre ce qui n’est plus (« past ») et ce qui n’est pas encore (« future ») ? Il est une voix, un corps, bouclé dans la répétition du futur qui s’annule, du présent qui échappe, en une compulsion traumatique qui fait coller le jeune Anglais épileptique et dépressif à son époque sombre – mais Joy Division est-il encore du rock ? n’est-il pas oeuvre d’art, née de son époque et la transcendant ? Mark Fisher ajoute : « le second sens de l’hantologie tient à ce qui (dans les faits) n’est pas encore arrivé, mais qui est déjà effectif dans le virtuel (un attracteur, une anticipation qui conditionne le comportement actuel. » J’aurais aimé voir Ian Curtis sur scène, je me contente de concerts captés. L’aura du chanteur est indéniable – pas de pose, pas de fantaisie vestimentaire pour aucun des musiciens (Messieurs Tout-le-monde, des jeunes types de Manchester), pas d’ostentation. Et cette voix qui décroche.
A l’heure de la dislocation du temps et de l’espace par la numérisation forcenée, de l’effondrement cognitif à coups d’IA, écouter de la musique hantologique (j’ai choisi Joy Division, il en est d’autres) me permet d’explorer un bord qui m’apparaît aujourd’hui avec plus de netteté. Aucun effet technique pour modifier le timbre de la voix de baryton de Ian Curtis. Aux antipodes de l’effet appelé autotune, qui permet de corriger les erreurs de justesse, le désaccordage naturel propre à Curtis déchire le voile mélodique attendu, rend la voix plus présente encore, alors qu’une mélodie sans désaccord se laisse oublier, porte l’auditeur plus facilement, crée une manière d’illusion de fluidité en respectant la justesse harmonique. C’est le propre de la musique hantologique de restituer cette matérialité de la voix, de bouleverser l’écoute.
Le choix de l’ingénieur du son et producteur Martin Hannett de créer des textures denses, dérangeantes (écoutez, sur le 1er album Unknown pleasures (1979) les microboucles au début de « New Dawn Fades », les bruits machiniques épars dans l’oeuvre ; dans « I Remember Nothing » : des bris de vitres, des sons mécaniques aigus ou chuintants, comme des pistons en action, des morceaux de métal qui tombent au sol : tout cela forme un écrin grinçant à l’attaque hésitante du chanteur) me semble comparable au craquement, ce « bruit produit à la surface d’un vinyle », qui est pour Mark Fisher la « principale caractéristique sonore de l’hantologie. » On est à l’opposé de la superficialité. Sur la batterie de Stephen Morris, la guitare de Bernard Sumner, la basse de Peter Hook : delay (retard), réverbération sur la voix, boucles : les sons tournent, s’attardent et reviennent, évoquent un espace où l’on suppose la présence machinique du métal, la profondeur de nefs industrielles, comme les échos de ce qui se joue dans l’espace du dedans : étrangeté, cassures, désajustements et beauté sombre.
Alors oui, l’esprit du temps, le Zeitgeist, n’a guère changé : nous vivons encore au coeur du capitalisme tardif, nous glissons sur la surface polie des écrans, et la voix d’un jeune Anglais de vingt ans ne s’est pas tue, nous rappelant à la nécessaire profondeur, fût-ce au prix de la mélancolie, cette lucidité.
Illustration : Sharpening the Scythe, eau-forte, pointe sèche et aquatinte, Käthe Kollwitz, 1905

Laisser un commentaire